Insécurité
: à San Francisco, les ravages de l’angélisme
REPORTAGE.
Autrefois prisée des hippies, la métropole la plus à gauche des États-Unis est
gangrenée par la violence et la drogue.
Il
n'est pas mort. À plat ventre, il a le visage collé au bitume, au pied d'un
parcmètre, une jambe repliée. Un amas de tentes, de chariots de supermarché, de
fauteuils roulants, de sacs en plastique contenant les restes de vies
naufragées occupe le trottoir. Une femme, assise sur un pot de peinture, boit
du whisky au goulot. Une autre trie des graviers. Trois hommes, allongés sur
des couvertures crasseuses, délirent dans une odeur d'urine. Il faut éviter les
excréments. Un homme marmonne, le pantalon relevé sur les mollets, maculés de
plaies. Certains sont pourtant bien alertes. Ils discutent au soleil, plongent
la main dans leur sac à dos pour soulager les acheteurs fébriles. Le deal de
fentanyl, à San Francisco, est un job tranquille. Et puis, au coin d'Eddy
Street et de Hyde Street, plus rien. Le trottoir est dégagé, les habitants
circulent, courses à la main. Le territoire d'Urban Alchemy commence ici, ses hommes
en noir et jaune surveillent. « Ça fait mal de voir les gens se dégrader, soupire
Michael, l'un d'eux. Je
ne sais pas comment ça marche, le fentanyl, mais ils se voûtent. En un mois,
ils sont en équerre. » Urban Alchemy rend le quartier du
Tenderloin, dans le centre-ville, vivable pour ses habitants. Ses agents
écartent les consommateurs de cet opioïde synthétique, cinquante fois plus fort
que l'héroïne. Les dealeurs suivent.
Gotham City. Les
États-Unis
subissent une hausse record de violence. Magnus Lofstrom, chercheur du Public
Policy Institute of California, analyse : « Pour limiter la contagion au Covid en prison, des directives ont
réduit les arrestations pour les petits délits, et on a libéré des détenus. Le
chômage a augmenté, ainsi que le nombre de sans-abri et l'usage de drogue.
Après le meurtre de George Floyd [homme noir tué à Minneapolis
par un policier blanc, en mai 2020, NDLR], il y a eu des manifestations et une remise en cause de la
police, dans une année d'élection tendue et alors que les achats d'armes
explosaient. »
À San Francisco, les vols grimpent en flèche. Steve Gibson,
président de l'Association des commerces de Mid-Market, détaille : « Les
premiers usagers du quartier, les milliers d'employés de la tech, ne vont plus
au bureau. Les deuxièmes, les touristes, ne sont pas vraiment revenus. Les
troisièmes, les participants des Salons professionnels, pas du tout. Il ne
reste que les gens de la rue. » Selon un sondage de la chambre de
commerce, 8 habitants sur 10 pensent que la criminalité a augmenté. Mais, dans
la métropole la plus à gauche du pays, où le Parti républicain n'existe pas,
l'idée divise. Les modérés comparent San Francisco à Gotham City, la ville
infernale de Batman. La gauche soutient que les chiffres les contredisent.
Toxicos. Consommation
d’opiacés en pleine rue.
« Les zombies du fentanyl ». Avec
son visage rond et sa voix douce, on donnerait le bon Dieu sans confession à
Louie Hammonds, formateur d'Urban Alchemy. Les 900 agents de l'organisation
californienne, financée par l'argent public, sont d'anciens condamnés à
perpétuité. Louie, membre d'un gang, a abattu un homme. Après vingt et un ans
passés dans cinq prisons, en février 2017, il s'est retrouvé dehors, à 40 ans. Cela
lui donne la street
credibility, l'autorité de rue. « Ils savent que certains d'entre nous ont tué, on ne plaisante
pas… » Mais Louie croit à « l'amour », à la relation, face à « l'extrême
pauvreté, l'extrême maladie mentale, l'extrême addiction ». Ici,
en 2020, le fentanyl a tué plus de deux fois plus que le Covid. Louie en a
ramassé, des corps. Il se souvient du « cri d'une mère qui cherchait du Narcan pour son enfant »
et se promène avec ce spray qui sauve en cas d'intoxication aux opioïdes.
Un tour du Tenderloin avec lui est une descente dans la cour des
Miracles. Il salue chacun et parfois, ceux que les résidents appellent « les zombies
du fentanyl » le reconnaissent. Un jeune s'approche, salue, repart.
« Il est
envoyé par les dealeurs, indique Louie, pour voir si
on est là. » Il montre les impacts de balles sur le mur d'un
magasin de beignets : « Un meurtre, il y a un mois. » Le soir, Urban Alchemy
se replie et le crime reprend ses droits. Mais l'amélioration est notable. « C'était
traumatisant. Il y avait une trentaine de sales mecs sur le trottoir »,
raconte Robert Hardy, actionnaire d'un bar, qui n'a pourtant pas l'air
impressionnable. «
C'était un drive-in de drogue… Les gens disaient : "Vos plats sont super,
l'ambiance est top, mais je ne veux pas traverser ça pour entrer chez
vous." » Urban Alchemy a tout changé, il remercie en offrant
le déjeuner aux agents. Mais il maudit une personne : le procureur général.
Repenti. Louie Hammonds,
agent d’Urban Alchemy, croit à « l’amour face à l’extrême pauvreté ».
Clémence. Chesa Boudin
a été élu en 2019 en promettant de « mettre fin à l'incarcération de masse ». Il n'a pas
menti. Son bureau est notoirement clément. En juillet 2020, il a admis : « Un
pourcentage significatif des dealeurs de San Francisco viennent du Honduras.
Beaucoup ont été victimes de traite. Il faut faire attention aux conséquences
de nos interventions, certaines familles seront attaquées s'ils cessent de
payer les passeurs qui les ont fait venir. »
Même pour San Francisco, c'était trop. Sur Twitter,
les habitants ont demandé si leurs enfants devaient marcher sur des seringues
pour protéger des Honduriens. « C'est de la connerie ! fulmine Robert Hardy. Aucun
dealeur que j'ai affronté n'avait l'air forcé. Ces mecs me rient au nez ! »
Le porte-parole de la police note qu'il est étonnant qu'une victime de traite
soit armée, comme ces dealeurs le sont, et que la cellule d'enquête n'a pas
trouvé de preuve d'un tel trafic humain. Celui que cela perturbe le plus est
Louie Hammonds : «
Un délit est un délit. Moi, je crois au fait de payer pour ses actes. C'est ce
qui m'a aidé à m'en sortir. »
Selon le chercheur Magnus Lofstrom, les prisons abritent 20 % de
détenus de moins qu'avant la pandémie. Le président du syndicat de la police de
San Francisco, Tony Montoya, admet que la vente de drogue dans le Tenderloin
existe depuis au moins dix ans. Mais pas dans ces proportions : « C'est la
politique irresponsable de notre procureur général. On a arrêté un type 17 fois
en deux ans pour vente de drogue. Le tribunal ordonne aux dealeurs de
s'éloigner de tel quartier ou coin de rue, mais ils ne vont pas en prison.
Boudin était avocat commis d'office avant, il dirige son bureau comme s'il
l'était encore. » Le procureur ignore les demandes d'interview mais
le bureau du Défenseur public, d'où il vient, vante sa politique. « L'ancien
modèle, idéalisé, où l'on mettait les malfaiteurs en prison aussi longtemps que
possible, a échoué, dit l'avocat principal, Matt Gonzalez. Il ne résout
pas les facteurs sociaux et économiques qui conduisent à la délinquance. Les
policiers veulent surtout un procureur qui ne les attaque pas quand ils
commettent un délit, eux. » Il critique la crispation « puritaine »
sur le fentanyl. Pour lui, le retour à une vision favorable à l'incarcération
est «
presque un mantra trumpiste ».
Cour des Miracles. Le quartier de
Tenderloin, l’un des plus pauvres de San Francisco.
Ras-le-bol. Le procureur
général est déjà en fâcheuse posture. La loi, à San Francisco, prévoit une
procédure pour forcer un élu à démissionner. Le ras-le-bol est tel que deux ont
été lancées. Un vote aura lieu le 7 juin. Richie Greenberg, instigateur d'une
des pétitions, lance : « Chesa Boudin n'avait aucune expérience de l'accusation, son but
était d'empêcher le système judiciaire d'accuser qui que ce soit. Une fois élu,
il a renvoyé des procureurs pour les remplacer par d'anciens collègues. »
Le point de vue de Greenberg, écarté par beaucoup car celui-ci est accusé
d'être républicain, est partagé par la figure tutélaire démocrate locale.
Willie Brown, 87 ans, a siégé trente ans à l'Assemblée de Californie et a été
le premier maire noir de la ville, de 1996 à 2004. C'est le mentor de la gauche
de l'État, de Gavin Newsom, le gouverneur, à la vice-présidente, Kamala Harris.
« Quand
quelqu'un dans la position de Boudin, qui a l'obligation d'accuser, se conduit
comme un avocat, il n'exerce pas le bon métier, assène-t-il. Il
est le produit d'un mouvement national, très bien financé, de procureurs qui
n'ont pas les qualifications et veulent réformer le système, comme à
Philadelphie, Los Angeles ou New York. »
Le message d'aide aux addicts, porté par les dizaines d'ONG subventionnées,
divise aussi. «
La philosophie dominante est qu'on doit traiter la drogue par la drogue, avec
du Suboxone, de la morphine, que l'abstinence, c'est trop dur »,
s'agace Ahsha Safai, élu du 11 e district. Il pense qu'il faut
encourager les gens à se désintoxiquer, par des récompenses. Et ose : « Le conseil
parle de redéployer plus de police. »
Après la mort de George Floyd, la ville a eu son mouvement Defund
the Police (« Coupez les fonds de la police »). Rafael Mandelman, élu du 8
e district, se souvient d'une réunion du comité du Budget en 2020 : « Neuf heures
de questions du public, une minute par intervenant et presque tous voulaient
couper les fonds, dissoudre ou abolir la police. » Ces idées ont
vécu : «
Les gens paniquent et demandent une réponse à la délinquance. »
Même la maire, London Breed, qui voulait couper les fonds de la police, a
déclaré l'état d'urgence dans le Tenderloin, qui permet d'en déployer plus. San
Francisco a aussi été le théâtre de raids spectaculaires, comme dans le Louis
Vuitton d'Union Square et des supermarchés. Dans le district de Mandelman se
trouve le Safeway qui a subi le plus de vols de l'histoire de la chaîne aux
États-Unis. «
Depuis 2014, en Californie, le vol pour une valeur inférieure à 950 dollars est
un délit mineur, explique Montoya. Certains volent calculatrice
en main. » Et la violence a gagné de nouveaux quartiers.
Cambriolages, braquages, vols à l'étalage…
Richmond, avec ses maisons édouardiennes, est typique de San Francisco. Mark
Dietrich reçoit dans son jardin. On peine à imaginer cadre plus agréable pour
lui, sa femme et leur fils. Il jure pourtant que les familles partent. Cela a
commencé avec la pandémie. Les résidents se sont inscrits sur une appli de
voisinage pour s'entraider. « Mais on a vu surgir des témoignages : "On a été
cambriolés'', "Nous aussi "… Un par semaine, puis un jour sur deux,
puis deux par nuit. » Les gangs entrent par les garages. Entre 2020
et 2021, le nombre de cambriolages a augmenté de 370 %. Un autre type de délit
est apparu avec le lent retour des touristes. « Le pont du Golden Gate est tout
près, les mecs volent les voitures et jettent les valises ici,
décrit Dietrich. Un
jour, il y en avait cinq. » Avec les voisins, il fouille pour
trouver leurs propriétaires. Ils ont des trucs, comme chercher les médicaments
sur ordonnance et l'adresse de la pharmacie collée dessus. L'autre jour, il a
conseillé à deux couples du Tennessee et du Kentucky de ne pas rester dans leur
van, avec leurs affaires. Trop tard. Ils avaient déjà été braqués. Alors qu'ils
attendaient la police, ils ont été attaqués une deuxième fois. « L'un d'eux
était dans l'armée, ils lui ont piqué un sac à dos qui avait survécu à deux
missions en Irak,
mais pas à San Francisco », plaisante-t-il, amer.
Devant chez lui, les traces de pneus d'une voiture volée, qui est
venue s'écraser dans une autre il y a deux jours. Sur Geary Boulevard, le
Buffalo Burgers a été cambriolé deux fois en deux mois. Sur la vidéo de
surveillance, les voleurs chauffent la vitrine avec une torche et attendent que
le verre refroidisse, se rétracte et éclate. À côté, le supermarché Walgreens a
cessé d'achalander le rayon maquillage, pillé. On demande à la vendeuse si le
magasin subit des vols à l'étalage, elle hausse les épaules : « Toutes les
cinq minutes. Ils prennent tout, des vitamines, de l'alcool, même ce qui est
sous clé. On n'a pas le droit d'intervenir. » En novembre,
Walgreens a fermé cinq magasins à San Francisco, car aucune mesure de sécurité
ne fonctionnait. La gauche a accusé la chaîne de cacher de mauvais résultats.
Dietrich soupire : « La politique de cette ville, c'est ce que donnerait le programme
d'un idéaliste de 20 ans sorti de Berkeley [université vue
comme un bastion progressiste, NDLR]. Je me pensais de gauche, mais, ici, si on n'est pas
socialiste, on est traité de trumpiste. »
Figure. Phyllis Nabhan,
ancienne danseuse du ventre, devant sa boutique d’antiquités.
Destitution. À
75 ans, Phyllis Nabhan, chevelure violette, antiquaire qui vient d'être
cambriolée, est un personnage du quartier. « Cette ville était merveilleuse, mais, avec l'arrivée de la tech,
les loyers ont augmenté, la classe moyenne a été chassée, les sans-abri et les
délinquants sont arrivés. Avec le Covid, tout a fermé, mes restaurants préférés
ont disparu. Mes amis s'en vont, à Austin, à Miami… » Deux clientes
entrent. «
C'était vous, la danseuse du ventre du bar de la 42 e, dans les
années 1980 ? » C'était elle. Elles tombent d'accord : il faut
destituer Chesa Boudin.
Même si elles étaient exaucées, la police est en sous-effectif :
il manque 500 agents. « Et 400 sont éligibles à la retraite, détaille
Montoya. Les
gars sont épuisés, certains prennent des retraites anticipées ou partent. Ce
mois-ci, quinze sont partis. Et on n'arrive pas à recruter. » San
Francisco, comme tout le pays, doit repenser son rapport à l'ordre§
Un bien étrange procureur
Chesa
Boudin, procureur général.
Le 20 octobre 1981, Kathy Boudin et David Gilbert confient
leur fils Chesa, 14 mois, à une baby-sitter. lls vont braquer une banque
Brink’s à Nanuet (État de New York). Tous deux appartiennent à la May
19 Communist Coalition, branche du groupe radical Weather Underground.
L’appropriation de « biens capitalistes » par des attaques à main
armée leur permet de financer des attentats visant à renverser le gouvernement
et à instaurer un régime communiste. Lors du braquage de la Brink’s, deux
policiers et un garde sont tués. Kathy Boudin a passé vingt-deux ans en prison.
David Gilbert, condamné à soixante-quinze ans, a été gracié le 23 août
2021. Chesa Boudin a été adopté par Bill Ayres et Bernardine Dohrn, chefs du
Weather Underground. Il a grandi dans ce milieu d’extrême gauche, avec le
traumatisme des visites au parloir, et s’est juré d’améliorer la vie des
détenus. En 1999, il se pose au Venezuela, où il devient traducteur et
conseiller en affaires étrangères du président Hugo Chavez. Des
Vénézuéliens exilés à San Francisco racontent encore sa présentation élogieuse,
à Berkeley en 2006, de la « révolution bolivarienne » et des
expropriations d’usines menées par Chavez. Après Oxford et Yale, il devient
avocat puis fait campagne pour être élu procureur général, en promettant de
vider les prisons. Avec un tel CV, il ne pouvait sans doute être élu qu’à San
Francisco§ c. M.
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Vivante
et belle avec ces multiples quartiers et son port avec ces multiples commerces
et sans problèmes pour circuler la nuit !
Si
celle-ci a changé à ce point c’est fort dommage, c'est qu'elle ressemble
maintenant à PARIS et sa banlieue dans certains quartiers ou plutôt certaines
villes Françaises ou quartiers de villes d’IDF ou de provinces françaises comme
MARSEILLE par exemple !
Mais je
suis aussi allé à LOS ANGELES à la même époque et déjà là il ne valait mieux
pas sortir le soir !
SAN DIEGO
peut être du fait de son port militaire était nettement plus fréquentable le
soir ou la nuit !
Mais si
la délinquance avait disparu à NEW-YORK ce n'est plus le cas elle revient quant
à WASHINGTON là c'est pire!
Donc ce
que l’on peut noter c’est que le monde occidental hyper démocratique est dépassé
et ne sait plus maintenir l’ordre et la sécurité d’ailleurs ces dégradations de
vie quotidienne aux USA dans les grandes villes de l’est ou l’ouest avec ces
incidents violents divers voire criminels arrivent toujours avec retard en
France et en Europe par mimétisme il y a eu les années 1930 et l’après-guerre
avec sa prospérité 1968 la fin des guerres coloniales avec nos empires
africains pour la France et maintenant l’après 1980 et les 40 dernières années
en dégringolade avec une augmentation certaine des désordres délinquance
vandalisme violence ou chacun veut faire sa loi maintenant, car l’argent roi,
nos justices devenues trop laxistes creusent des fossés d’inégalité flagrantes
et nos dirigeants qui on trop de pouvoir comme le phénomène TRUMP avec son America
first !
Nous
avons MACRON le bienpensant donneurs de leçon qui oublie le peuple et ne se soucie
pas du régalien alors le chacun pour soi devient la règle ce n’est pas la fin
plutôt le début car les ennuis de nos sociétés dites démocratiques viennent
souvent d’outre atlantique et en France l’insécurité quotidienne ne cesse
d’augmenter je suis âgé et j’ai vu notre société évoluer mais pas en qualité (pas
comme notre président ..!
Jdeclef
20/02/2022 13h05
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